Channel: Press Releases | Published: Jul 13, 2004
The Visionary Garden 2 book...
by Tony LEDUC-GUGNALONS

La photographie est cette aptitude à suspendre le flux assassin du temps. Plus que toute autre expression de l’art, cette captivité d’une lumière signifiante rend compte de l’obsessionnelle vanité de l’homme qui prétend saisir la vérité de l’instant et l’instant lui-même. Ce « coin de la création vu à travers un tempérament »1 est sublimé par l’intelligence de l’œil qui ne cherche pas tant à restituer le réel qu’à le composer. Ce ne sont point là les attributs usuels de ce Dieu créateur dont l’artiste est le prophète ; le photographe ne sera jamais ce grand horloger ordonnateur de la vie, mais le regard extralucide du poète – ce qu’il est avant tout – qui s’attache à rééduquer nos sens – et pas uniquement la vue – par l’émergence nouvelle d’une réalité temporairement dissimulée par l’apathique quotidien – regarder les choses, c’est en effet, finir par ne plus les voir. Le réel et le dédale qui le compose n’existent pas dans l’absolu ; c’est précisément la conscience que nous en avons qui actualisera ce potentiel de vie. La photographie serait donc à la fois l’art d’un présent duratif, la matérialisation subjective de l’idée et la réaffirmation d’une potentialité existentielle.
Si le recueil semble occulter cette dernière perspective, c’est qu’il exacerbe l’étude combinée du temps et de la condition humaine en variant les points de focalisation :
• l’art : le cliché saisit cet instant de rupture entre la fraîcheur de la mort qui fige la beauté et l’implacable seconde qui ouvre la voie à l’inexorable décomposition (photo p.2). Le temps n’est ici qu’un instrument au service d’une esthétique du vertige qui caresse en nous un illusoire désir nécrophile.
• l’idée : le temps est, dans ce cas, au cœur du processus de réflexion sur les fondamentaux de la condition de l’homme et elle constitue en outre un axe de définition des rôles prêtés à l’art en général. Le cliché est – nous l’avons montré – la geôle apparente d’un temps prisonnier qui se doit en théorie de faire état d’une nature immuable, éternelle et d’essence divine (photo p.98). Or, cette approche fantasmatique de l’art est balayée par l’artiste lui-même qui compromet ce désir naïf d’immortalité en fixant l’effroyable transparence de corps qui se décomposent et se fondent à la nature (photo p.12) en un composte tout à la fois synonyme de mort et de régénérescence : poussière tu redeviendras poussière (photo p.58). L’idée est que l’art n’est pas un vecteur de salut pour l’homme qui devra, en dépit de toutes ses illusions, mourir (photo p.5).
• la femme : sujet obsessionnel et récurrent, les femmes de ce jardin visionnaire semblent les maîtresses d’une servitude volontaire. En proie à une douleur proprement infligée, l’insolente sérénité de leurs yeux sacralise ces poupées quasi démembrées (photo p.29) dont les postures chirurgicales font de nous les témoins privilégiés d’une autopsie charnelle (photos p.38-39-40). Bourreaux érotisés de leur propre infortune, elles multiplient les douloureuses sophistications de leurs masturbations industrielles (photo p.71) et goûtent, enfin libérées du joug de l’éternel masculin et du dogme moralisateur (photos p.30-31-32), les plaisirs de la chair qui brisent – parfois – l’impassible froideur de ces corps étrangement intacts mais foudroyés par le temps suspendu. L’artifice mécanique n’est alors plus que le prolongement naturel du corps dont il devient un appendice sexuel externe et saillant (photo p.48), et constitue par là même une nouvelle négation de l’homme dont les attributs phalliques, qu’ils soient naturels (photo p.74) ou plastiques (photo p.17), se révèlent d’une pauvreté suggestive affligeante (photo p.68 vs photo p.50). Plus grave, l’objet semble doué d’une conscience résolument esclave des plaisirs de la femme, et n’hésite pas , le cas échéant, à se retourner contre son ennemi héréditaire (photo p.69).
Le recueil apparaît en définitive comme la tentative perfide d’extraire la femme d’un système social où elle s’efface devant l’homme. Perfide car l’alternative qui lui est offerte trouve sa réalisation non seulement dans cette rupture revendiquée d’un schéma culturel que l’on croyait figé, mais aussi et surtout dans cet abandon, en apparence autodestructeur, qui mêle à la souffrance, le plaisir. Ce désir vertigineux répond à la sollicitation d’une liberté individuelle pleinement réalisée et à l’affirmation de soi. La femme n’est plus cette conscience amorphe et mielleuse, esclave d’un conformisme social qui l’avait tenue jusqu’à présent endormie. Désormais responsable de son propre destin, elle désire, souffre, jouit, et finit par être l’homme qu’elle n’a jamais été.
(Tony Leduc-Gugnalons)
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1 Emile Zola
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